YASMINA

par Jean-Christophe FRESNAIS




Violence?

- Celle des actes barbares de nos guerres et conflits fratricides, ou celle que doit subir chaque jours dans ses sombres geôles, les chantres de la libre expression et les épris de liberté, sous des jougs dictatoriaux?

- Celle de ces massacres et épurations ethniques, ou celle de ces fous de dieux aux confessions et obédiences si diverses?

- Celle qui prive une mère de son enfant, une femme de son tendre amant ou celle qui frappe incertaine, sans aucun discernement?


Souffrance?

- Celle de ces femmes que l'on privent de par le monde de leurs droits les plus élémentaires, ou celle de nos sœurs que l'ont bafouent et dont ont abusent impunément?

- Celle de ces enfants mourant de faim sous le regard attristé de nos caméras, ou celle que l'on perçoit chez un enfant délaissé, abandonné, maltraité?

- Celle de ces peuples que l'ont arrachent a leurs cultures millénaires sur l'autel de la modernisation, ou celle de ces animaux que l'ont exploitent au delà de toute éthique?


Non, lorsque Yasmina parlait de violence elle faisait beaucoup plus prosaïquement référence a celle plus insidieuse qui chaque jour nous fais rejeter l'autre. L'autre si différent de nous même, et de la souffrance qui en résulte alors à coup sûr.
Depuis son arrivée en cette terre d'asile, en cette terre d'espoir, elle l'avait mainte fois constatée par elle même, la violence se vit au quotidien et n'a de vecteur dans ce cas que le regard de l'autre. Ce regard inquiet, inquisiteur, narquois, parfois même insultant.

Une violence quotidienne qui frappe a nos portes mêmes, une souffrance que nos voisins, nos amis et parfois nous mêmes endurons déjà. Une violence que appelai intolérance et une souffrance qu'elle nommai volontiers indifférence. Ces deux fléaux de nos sociétés dites civilisées sont désormais à l'œuvre dans notre quotidien, insidieusement cachés dans quelques replis de notre subconscient et qui trop souvent s'éveillent pour frapper durement l'autre. Cet autre si différent de nous même. Cet autre arborant parfois une culture, une religion, une nationalité, une langue ou une couleur de peau différente. Ce puis être également une sexualité différente, un mode de vie, un statut social, une maladie, un handicap physique ou mental...

Elle affirma et clama haut et fort que chaque être en ce bas monde détient un droit a la différence, un droit aussi fort que peut l'être le droit a la vie, a l'égalité ou aux libertés. Dans un monde de mondialisation et de progrès technologique constant, dans une ère que l'ont nous annonce comme celle de la communication et dans laquelle nous n'avons jamais été plus esseulés, elle n'imagine pas de plus belle ambition que d'œuvrer jour après jour, au quotidien pour une humanité unie par un même élan, un même amour de l'autre, un même respect mutuel.

Elle affirmai avec force a qui voulait l'entendre que loin d'être un écueil insurmontable, la différence quelle qu'elle soit, est au contraire une chance inouïe qui peut ouvrir chacun d'entre nous a la découverte, au partage, a l'enrichissement personnel. Quoi de plus terne et de plus triste que l'uniformité. Quoi de moins réjouissant qu'une humanité devenue fade et insipide par la cooptation d'un mode de vie universel. Elle concevait parfaitement que par conviction, par goût personnel ou simplement par choix l'ont ne puissent faire siens les modes de vie, les valeurs, ou les croyances d'autrui, ce ne serait pas d'ailleurs faire preuve là de tolérance, mais de mimétisme. Ce qu'elle ne pouvais encore raisonnablement s'expliquer, c'était l'intolérance dont nous sommes tous capable par trop souvent. Pourquoi dès lors qu'une chose ne nous semble pas faite pour nous, ne l'acceptons pas chez autrui. Pourquoi vouloir imposer son mode de vie, de pensées, de valeurs à des êtres qui ne ressentent pas la nécessité d'y adhérer.

L'amour était a ses yeux et de loin, la plus belle chose qui puisse exister en ce bas monde, et l'une des seules valeurs qui méritent que l'on combatte pour elle. Aimer un être pour ce qu'il est, et non pour ce que nous voudrions qu'il soit, était a ses yeux une magnifique preuve d'amour en soit, presque une déclaration. Pourquoi vouloir changer un être a notre image? Pourquoi ne pas l'aimer pour ce qu'il est, ce qu'il représente, ce qu'il véhicule?

Elle savait pertinemment que certains êtres poussent au dégoût, ce n'était pas une sainte, ni un bouddha elle n'avait pas cette sagesse, et ne pouvait elle même aimer chacun de ses prochains car certains la révulsait, mais espérait avoir l'esprit suffisamment ouvert et le cœur suffisamment grand pour ne pas juger de manière définitive au premier abord, et pouvoir répondre par un sourire bienveillant à une main tendue. Elle ne voulait connaître l'intolérance que contre les intolérants eux mêmes, car ceux qui n'aiment pas, ne peuvent espérer comme de juste être aimer de retour...

Mais l'intolérance, n'était pas tout, l'indifférence devait également être combattue disait elle. L'indifférence à la souffrance d'autrui, à son mal de vivre, à son mal être ne peut que nous amener a terme a un replis oh combien néfaste sur nous même. L'on ne pourras bien sûr jamais seul, parvenir à guérir tous les mots de cette Terre, mais que nous coûte : un regard, un sourire, une écoute attentive, ou une main tendue vers l'autre. Chacun d'entre nous dispose d'un bien incommensurable : la compassion. Elle ne voulait pas bien sûr parler de pitié, mais d'un sentiment profond et authentique. Certes beaucoup de maux dont souffrent nos contemporains ne se résoudrons pas par quelques paroles rassurantes ou un sourire fusse t'il aimable. Mais c'est là, un premier pas important dont nous sommes malheureusement de moins en moins capable. L'indifférence que l'ont est parfois prompt à prodiguer, souvent sans s'en rendre véritablement compte, est le premier pas vers la négation de l'autre. Une négation qui entraînera sa chute plus avant dans les difficultés dont il ne parvenait déjà pas a s'extraire. Combien de vies auraient pus être ainsi épargnées parmi ces êtres en proies a de terribles doutes ou a de bien réelles souffrances s'ils avaient trouvés un jour sur leur chemin tortueux un visage amical ou un sourire bienveillant?

Ces deux fléaux : l'intolérance et l'indifférence, vous l'aurez déjà compris, elle se proposait de les combattre, jour après jours par un remède universel connus de tous les peuples et de toutes les cultures. Ce remède magique aux vertus multiples, qu'ont le nomme : amitié, compassion, tendresse ou attachement n'est en fait rien d'autre que l'Amour. Qu'il soit porter a l'élu de son cœur, à ses enfants, à ses parents, à ses amis, ou bien mieux encore, a tout un chacun, l'Amour dont nous somme capable reste l'ultime rempart dont nous disposons contre la barbarie, la cruauté, l'imbécillité, l'absurdité, le racisme, la haine, et toutes ces choses par top ordinaires dont l'homme est depuis toujours friand.

Attachée à ses convictions, elle avait rejoint l'une de ses organisations caritatives qui œuvrent dans le silence et la nuit de nos villes, lors de ces hivers froids et tant rigoureux pour ceux qui n'ont plus rien. Durant des années elle donna quelques heures de son temps libre chaque semaine pour soulager les maux d'autrui. De ceux que la société de consommation à laisser pour morts sur le bord de la route, sans plus s'en préoccuper. De cette cohorte d'hommes, de femmes et d'enfants qui au sein même de nos villes dans ces pays développés et riches qui sont les notre, perdent peux à peux espoir en des jours meilleurs et beaucoup plus grave foi en eux. En leurs capacités à surmonter les épreuves, en leurs forces et leur détermination.

Pour eux tous, elle œuvrait avec le sourire, jour après jour, avec pour seule récompense les sourires ou les remerciements touchants de ces gens qui voyaient en elle, bien plus de bonté qu'elle ne savait en receler. Pour eux tous elle était devenue une sœur, une mère, une amie, une confidente. A elle seule, elle était parvenue peu a peu a redonner confiance, a tous ces êtres d'exceptions qui voyaient désormais une lueur au bout du long tunnel qu'ils se devaient de franchir. Elle leur avait redonner aux côtés de ses compagnons, foi en cette humanité qu'ils croyaient sincèrement jusqu'à ce jour possédée par quelques démons.

C'est par un soir pluvieux et glacé comme tant d'autre en ce mois de décembre qu'elle était sortie de chez elle, pour rejoindre après une dure journée de labeur le I° Arrondissement ou elle devait rendre visite à un riche donateur qu'elle tenait absolument à remercier. Elle longea les quais de Seine comme à son habitude, profitant du trajet pour rendre visite à quelques uns de ses protégés. S'approchant de ces formes recroquevillées dans le froid, protégées tant bien que mal par quelques cartons ou autres artifices, elle réconforta ce soir comme à l'accoutumée tout ceux qu'elle rencontra ainsi. Elle quitta ensuite les quais de Seine à hauteur de Notre Dame. Elle ne mit pas longtemps à trouver l'adresse que lui avait indiqué son mécène, elle correspondait à l'un de ses vieux hôtels particuliers qui font aussi le charme de la capitale.

Philippe d'Aspremont, l'accueillit aimablement. Il n'avait pas encore vingt cinq ans, portait avec distinction un smoking noir. Ses cheveux courts plaqués vers l'arrière, ses petites lunettes rondes aux verres bleutés, son visage angélique, ses manières délicates auraient put en faire l'un de ses dandys du début du siècle.

Surprise par le charme, et la mise de son jeune bienfaiteur, elle pénétra dans un petit salon meublé avec goût et faste. Elle se défit bien volontiers de son trench coat encore ruisselant. Prenant place dans un fauteuil confortable, elle remercia longuement son hôte avec sincérité. Lui expliquant par le détail ce qui serait réaliser avec la somme considérable dont il avait fait don.

Pendant que la jeune femme était tout à ses touchants remerciements, Philippe ne cessa de l'observer, remarquant sans grande peine, sa fraîcheur et sa beauté. En l'espace d'un instant son regard changea, d'aimable et compatissant il devint impitoyable et presque inhumain. Il luttait désormais contre lui même, d'une lutte intérieure intense dont il connaissait pourtant l'issue inéluctable. D'un bond vif et stupéfiant il fut sur elle. Renversant le fauteuil et la projetant au sol par la même.

La maintenant fermement de tout son corps, le jeune homme, au comble du plaisir, submergé comme il l'était par milles sensations qu'il n'avait plus ressenti depuis fort longtemps, plongea ses crocs acérés dans le cou tendre et offert de la jeune femme. La maintenant fermement, tandis que la malheureuse tentait vainement de se débattre, il étouffa d'une main puissante ses hurlements. Il sentait à présent, le flot chaud du sang de la jeune femme dans sa gorge. Il se repaissait d'elle, avec ferveur et délectation, il goûtait à sa vie, il connaissait à nouveau cet instant d'extase à nul autre semblable ou la vie s'échappait peu à peu d'un corps pour venir nourrir le sien.

Yasmina, l'instant de surprise passée, ressentait maintenant une sourde douleur qui alla très rapidement en s'amplifiant. Elle avait compris bien vite qu'elle ne pourrait se débattre efficacement tant la force du jeune homme lui paraissait désormais immense. Jamais elle n'aurai pus soupçonner qu'un être selon toute apparence aussi doux et délicat soit pourvus d'une telle force. Elle sentait désormais sa vie la quitter, l'abandonner peu a peu, dans un flot régulier, à chaque fois que le jeune homme devenus à présent son bourreau opérait en son cou une succion. Elle sombrait peu à peu dans une douce torpeur. Déjà elle voyait trouble, et n'était plus guerre capable de structurer ses pensées.

Philippe savait qu'il ne restait plus que quelques instants à vivre à la jeune femme. Il avait succombé, tout comme elle pensait il, au charme de cette jeune beauté. En cet instant même, il esquissait un vague soupçon de remords à l'égard de sa future compagne, mais ce sentiment l'abandonna bien vite. Il fallait qu'il s'efforce de ne pas penser à ce qu'aurait pus être sa vie, si elle n'avait jamais croiser son chemin.

Il s'apprêtait a lui faire le don suprême, il était sur le point en cet instant de lui offrir ce que tout homme a de tout temps désiré. Ce que les hommes de science ou de pouvoir ont toujours secrètement ou non espérer obtenir, et que lui et quelques autres possédaient : l'immortalité. Il voulait lui faire ce don, il la voulait comme compagne éternelle à ses côtés dans cette nuit sans fin qu'était désormais sa non-existence.

L'espace d'un instant il se revoit, il est en cet instant précis de 1628, dans le domaine seigneurial et familial de Bretagne, sous le règne éclairé de ce bon Roi Louis XIII, alors que le Cardinal de Richelieu fait le siège de La Rochelle. Il revoit ses appartements au sein du château familial , sa chambre et cet homme mur qu'il y avait invité pour, du moins l'espérais t'il quelques heures de plaisir. Il se revoit succombé peu à peu, comme succombe aujourd'hui la jeune femme, sous les assauts d'un homme étrangement attirant. Avec satisfaction il sait avoir garder la beauté et la prestance qui étaient siennes dans sa vingt troisième année, il y a de cela plus de trois siècles.

Il sait avoir gagné le droit et le privilège d'enfanter, grâce a ses efforts répétés pour plaire a son Prince. Ce Prince si puissant qui gouverne la communauté des enfants de la nuit de Paris. Il sait que sans ses talents de courtisans et ses efforts répétés pour plaire a cet être aux facultés incommensurables, il n'aurai jamais eu droit de prendre compagne. La société à laquelle il appartient depuis sa renaissance, ou peut être sa véritable naissance, ne permet a personne de prendre possession d'un homme ou d'une femme sans l'accord expressément donné par le Prince des lieux. Toréador de la cour du Prince de Paris, il sait pouvoir subvenir très largement à ses besoins et assouvir ses désirs les plus fous. En cet instant alors qu'il absorbe la dernière parcelle de sa force vitale, et qu'il s'apprête a lui faire don d'une partie de la sienne, il rêve secrètement de lui faire visiter les nombreux sanctuaires de Paris ou il sait être à l'abris de ses congénères même les plus indélicats. Il se voit à ses côtés assister à une pièce romantique au sein de l'Opéra de Paris, ou bien encore lui faire l'honneur d'une visite au Louvres dans l'intimité d'une des nuits Parisiennes.

Il lui faudra du temps, beaucoup de temps même pour la reconquérir, mais de cela il ne manquerons pas tous deux. Il sait quel sera son dégoût et sa haine pour lui, durant les premiers temps de sa renaissance, pour les avoirs lui même ressentis par le passé. Il sait qu'il lui faudra du temps pour accepter les coutumes et les lois de cette société Vampirique que l'on nomme Camarilla. Mais il est persuadé en cet instant qu'elle comprendra un jour son désarroi et sa solitude. Cette solitude devenant de plus en plus pesante au fils des siècles. Qu'importe l'immortalité si ce doit être pour la vivre seul ! Il est persuadé qu'ils pourront tous deux vivre une passion éternelle et sans limite. Il veut se persuadé en cet instant qu'il connaîtront tous deux un bonheur éternel.

Ses amis, ses compagnons et même ses protégés n'ont jamais revus Yasmina. Sa disparition fut bien signalée à la Police de l'arrondissement mais rien n'y à fait, ni les recherches officielles, ni les affiches déposées chez les commerçants du quartier, ni même les recherches menées pourtant avec détermination par ses amis et protégés. Il semble qu'elle se soit simplement volatilisée. Depuis ce soir de Décembre, ou elle disparue, personne ne revit plus jamais la douce Yasmina...

Par Jean-Christophe FRESNAIS