L'Incompris

par SLOAN



Espace...
Nuit noire percée d'infinité de dards lumineux. Silence sourd et immense. Quelque fois dérangé par le sifflement passager d'un météorite trop curieux. Au milieu de cette infinité, un homme accroupi. Est-ce un rêve, un cauchemar? Un homme ne peut vivre plongé dans l'espace sans tenue protectrice, à moins d'appartenir à d'autres dimensions, d'autres univers. Quoiqu'il en soit celui-ci se tourne vers vous. Sa figure reste dans l'ombre, l'ombre éternelle de l'espace. Il ne subsiste que sa silhouette floue, semblant se tenir sur un support qui vous reste invisible. Il se relève en vous faisant face. Sa figure et son corps, auréolés de la lumière des étoiles provenant de derrière lui, restent sombres à vos yeux aveuglés. Puis il se met à parler d'une voix lente semblant provenir de partout à la fois; Une voix de conteur, une voix qui vous paralyse et qui pourtant vous libère de toutes contraintes:
- Beaucoup de noms m'ont été attribués au cours du temps,... depuis que j'existe. D'aucuns m'ont surnommés le rêveur, le voyageur, le spectre ou encore et pour finir le vagabond des rêves.
- On dit aussi de moi que je suis un solitaire qui suit son chemin de conteur de façon à ce que personne jamais ne le voit, se contentant d'effleurer la vie d'autrui uniquement pendant la période du rêve.
- Suis-je un songe ? Suis-je réel ? quelle importance ! Je suis ici, je suis là. Ici je prends un rêve, là je le conte. Et aujourd'hui je suis en ce lieu pour vous en conter un que j'ai lu un jour où je me promenais dans cet univers. Peut-être se déroulait-il dans votre passé ou encore représente-t-il votre futur cher rêveur... à vous de deviner ?
- Regardez le paysage derrière moi, sur ma droite. Voyez ce point lumineux qui se déplace lentement, si lentement que cela en devient imperceptible. Il s'agit du début de votre rêve.

C'est dans ce paysage que l'appareil se déplace. Il est le seul à bouger dans cette infinité, mais son mouvement reste nul par rapport aux galaxies, aux étoiles géantes. Il fonce droit devant lui, ne semblant avoir aucune direction privilégiée, aucun but final. On dirait presque qu'il dérive tel un corps céleste, tel un météorite dans l'éternité de l'univers. Mais il ne se laisse pas aller, car de temps en temps, d'année en année, de siècle en siècle, on peut constater que l'astronef réagit à l'approche d'ennemis naturels tel que les nuages cosmiques remplis de météores qui pourraient le pulvériser en une fraction de seconde. Des relais électroniques surveillant l'espace déroutent l'appareil à l'approche de ces dangers, afin de lui éviter un sort funeste.
Et ainsi, siècle après siècle, l'astronef poursuit sa route, vers son but final enregistré sur les bandes de données de son ordinateur.
Des occupants?, oui un seul.
Un homme, un être humain. Allongé dans une cuve d'hibernation. Il semble mort, malgré tous les fils, tous les tubes qui le relient à l'appareillage hautement scientifique qui contrôle l'astronef. Toutes ses fonctions organiques semblent complètement suspendues; ainsi un appareil semblant mesurer ses pulsations cardiaques émet un faible sifflement... tous les ans. Sa respiration est nulle, l'oxygène synthétisé au fur et à mesure de ses besoins lui est injecté directement dans le sang. Même si les scientifiques affirment avec force qu'en hibernation on ne peut pas rêver, ils se trompent encore. La fonction du rêve est ralentie comme les autres fonctions de l'organisme, mais elle n'est pas stoppée. Il faut plusieurs années d'hibernation pour faire un rêve qui prendrait quelques heures d'un sommeil normal. C'est pourquoi un rêve en hibernation reste indécelable aux appareils de mesure..., il est amorti par le temps.
Son rêve est toujours le même.
Il débute par son enfance. Une enfance normale, sans problèmes. Une enfance qu'il passe à rêver de l'espace, de toutes ces planètes, de toutes ces étoiles qui n'attendent que lui. Il sait ce qu'il veut faire plus tard, il veut être astropilote. Il veut découvrir de nouveaux mondes. Il veut qu'on le reconnaisse comme étant le meilleur. C'est son souhait, et il sera exaucé... pour son malheur. Bien plus tard, a 16 ans il s'engage dans l'armée, son rêve profondément ancré dans son coeur.
Le succès se manifeste pratiquement tout de suite, et au fil des ans il gravit les échelons de la hiérarchie militaire. Il devient ce qu'il est convenu d'appeler un vieux baroudeur. Lointaine est l'époque où il n'était qu'un pauvre bleu tout tremblant.
Il est maintenant commandant sur un vaisseau de colonisation, c'est-à-dire un vaisseau de guerre rebaptisé pour les périodes de paix. Leur appareillage a repéré un système solaire composé d'une étoile double autour de laquelle gravitent 5 planètes dont deux d'entre elles semblent viables pour l'homme. Son vaisseau comporte un équipage de 50 personnes, hommes et femmes confondus. Mais dans les soutes et les capsules cryogéniques dorment près de 5000 personnes, tous des colons. La mission de ce vaisseau est de repérer une planète qui puisse accueillir ces colons, de les y déposer, et d'y construire une base avancée de la fédération. C'est la 7ème mission de cet ordre que réalise le commandant Wolfgang Björg. Les 6 autres missions ont donné pour résultat 6 bases florissantes et bien plantées. 6 succès sur le dossier militaire de cet homme qui, à 33 ans, a tout pour lui: 1m90, 110 kg tout en muscle, une présence physique du fait de sa carrure, renforcée par l'intensité de son regard due à ses yeux gris acier, lui confère une autorité vis-à-vis de ses subordonnés qu'aucun homme ne pourrait remettre en cause.
D'ailleurs c'est cette autorité qu'il est en train de mettre en pratique sur la passerelle, le centre nerveux du navire colonial. L'approche finale du système repéré est en cours. La première planète à apparaître est la cinquième de ce système solaire double. Trop éloignée des deux soleils sa température en surface atteint pratiquement le zéro absolu; Aucune atmosphère, donc aucune vie du type carbone n'y est possible. C'est tout simplement un gros météorite qui possède une orbite stable.
La première planète est tout l'inverse de la cinquième, trop près des soleils, elle est en perpétuel bouleversement. Sa surface atteint des températures de l'ordre de quelques milliers de degrés Celsius; Sa croûte superficielle est si mince que son noyau en fusion la perce de toute part. Si sur la 5ème il reste la possibilité d'installer une base en cycle fermé malgré le froid, sur la première c'est tout bonnement impossible. Le vaisseau se désintégrerait bien avant que l'on se soit posé, et de toute manière elle est condamnée à terme à se rapprocher de plus en plus des deux soleils et pour finir à se fondre en l'un des deux.
Ce sont encore ces deux soleils qui sont le plus étonnant dans ce système solaire. Dès que l'appareil fut assez près pour que l'on obtienne une vision nette des deux étoiles sur l'écran, toutes les activités en cours sur la passerelle cessèrent. Tout l'équipage, d'un mouvement unanime, se figea. Chacun dans la posture qui lui convenait le mieux pour accomplir son travail; les uns en train de manoeuvrer des commutateurs, d'entrer des données dans l'ordinateur, ou de le questionner, d'autres en mouvement pour atteindre un terminal, un fauteuil, une porte... mais tous se figèrent à quelques secondes d'intervalles, dès qu'apparut sur l'écran la première image de l'étoile double. Tous les brouhahas fébriles des derniers préparatifs d'arrivée stoppèrent net. A cet instant tous les membres de l'équipage se trouvant sur la passerelle possédaient une chose en commun, tous ils regardaient l'écran, et tous avaient les yeux qui s'écarquillaient lentement. Tous voyaient la même chose, et tous avaient du mal à retransmettre en terme humain ce que leurs yeux, ce que son esprit enregistraient.
Ces deux soleils sont d'une telle magnificence à l'oeil humain, que l'on pourrait les regarder pendant des heures sans se lasser. En effet, loin d'interdire une orbite stable et régulière aux planètes qui les entourent, le fait qu'il soit deux permet justement la possibilité de vie. Le spectacle retransmis, mais atténué par des filtres spéciaux, est tout simplement merveilleux. Il n'y a que deux acteurs, qui semblent tourner, dans un ballet interminable et régulier, autour d'un point qui reste virtuel, le centre de ce système solaire. Les acteurs, ces deux soleils, d'une masse inférieur à celui de notre soleil, mais d'une densité plus grande qui nous permet d'avancer l'hypothèse qu'ils ont encore des milliards d'années devant eux. Ils présentent une particularité, qui loin de nous effrayer par son côté grandiose nous émerveille. L'un est bleu, d'un bleu limpide et clair, pourtant troublé ici et là d'explosions solaires d'un bleu marine rappelant des geysers d'eau en ébullition. L'autre rouge opaque, flamboie tel un océan de sang qui essaye d'échapper à la gravité. Ces deux soleils avec leur couleur complémentaire représente déjà une chose qu'il est rare de voir dans l'immensité noire et triste de l'espace: la beauté. La beauté de la nature qui représente une infime partie de l'univers, un rapport pratiquement nul du fait du reste de l'univers. Combien de galaxies sont mortes ou ont été détruites pour arriver à une chose aussi merveilleuse, très peu représentative de son entourage. Mais ce qui dépasse la beauté de ces deux soleils complémentaires, c'est encore leur mélange. C'est une chose que nous n'avions pas prévu quand ce système avec ces deux étoiles fut repéré comme système colonisable. En effet, même par l'intermédiaire de l'écran filtrant, le dépassement de la beauté nous atteint, car non content d'être tout simplement merveilleux, ces deux soleils sont si proches l'un de l'autre qu'un échange de matière se produit entre leurs surfaces respectives. Du fait de leurs gravités égales, un flux d'énergie, un flux de lumière part de chacune des sphères et se dirige en suivant la gravité vers l'autre soleil, sans jamais l'atteindre. Rencontrant le centre virtuel de ce système il se met à tourner sur lui-même se mélangeant à l'autre flux. C'est là une chose dépassant en beauté la couleur des deux soleils, car le noyau formé d'énergie pure est composé d'un infinité de nuance dans ces couleurs. A l'endroit où chaque flux se pose sur le noyau la couleur de son soleil étant en majorité, elle prime sur l'autre soleil. Mais plus les flux progressent sur la surface de ce soleil artificiel et plus les nuances se ternissent, s'assombrissent, jusqu'à devenir noires. Du côté bleu, la surface prend toutes les teintes des violets, en partant du bleu au pâle (endroit de l'impact du flux). Du rouge pâle partent des langues de mauves qui virent au noir en rejoignant le bleu à l'équateur, formant ainsi une ceinture noire à cette étrange étoile. Car c'est une étoile, on ne peut en douter, l'énergie qui la compose se dégage en lumière de tout côté, modifiant même la lumière dégagée des deux soleils. Mais le plus étrange reste encore le pseudo-équateur de cette étoile-planète, qui en étant formé d'énergie noire, émet donc une lumière noire. Et cette lumière noire remplit parfaitement son rôle, à savoir que son rayonnement assombrit réellement la partie qu'elle éclaire, tout comme un phare éclaire la mer, mais à son inverse elle produit de l'obscurité. Imaginez un peu ce qui se passe lorsque le disque de nuit, produit par l'équateur, touche une planète. Il crée ce que l'on pourrait appeler une ligne d'éclipse, qui du fait de la statique des deux soleils et de la lenteur des révolutions des planètes met plusieurs jours pour assombrir totalement une planète. Ce phénomène ne se produit que deux fois dans le cycle annuel de chaque planète.
Les hommes et femmes de l'équipage de ce navire ont vu peu de choses aussi magnifiques au cours de leurs existences, souvent tumultueuses. Et le silence qui régna sur la passerelle pendant plus d'un quart d'heure en fut la moindre de leur extériorisation à la vue de cette étoile, simple car elle est formée d'un ensemble, double car elle est composée de deux soleils primaires, et triple à cause du troisième soleil résultat du mélange des deux primordiaux.
Qui, à ce moment, aurait pu douter un seul instant de la complète réussite de leur mission? Pourquoi s'en faire après une telle vision? La seule personne qui aurait pu répondre à ces questions fixait l'écran, comme tout le monde sur la passerelle.
Le second lieutenant Terry Janeson ne peut pas être considéré comme l'unique responsable de ce qui suivit sur la passerelle. Tout son dossier reflétait une compétence commune à chaque membre de l'équipage. Mais comme chacun d'eux, il ne put s'empêcher de relever les yeux au moment où l'image des deux soleils apparut sur l'écran principal du vaisseau. Ce moment d'inattention se révéla être catastrophique.
En effet l'appareillage qui dépendait du lieutenant se mit soudain en alerte. Les senseurs du vaisseau venait de réagir à l'approche de la ligne noire envoyée par le troisième soleil. A la distance où le vaisseau se trouvait, peu d'informations furent captées. Mais ce qui fut renvoyé, après une première analyse de l'ordinateur, aurait du alerter l'équipage et le mettre en alerte. L'Analyse par les senseurs de cette ligne d'éclipse révéla que l'énergie dispersée était négative. Il s'agissait de photons négatifs, d'anti-photons, d'anti-énergie. Toute énergie rencontrée par cette ligne était automatiquement absorbée, pour la compenser. A l'instar de la rencontre entre la matière et l'antimatière, celle entre l'énergie et l'anti-énergie se révélerait dangereux, surtout pour l'appareillage qui produirait l'énergie.
Malheureusement l'ordinateur n'était pas doué de sens logique. Il ne révéla que ce que les senseurs lui avaient apportés, c'est-à-dire des renseignements de peu de valeur du fait de la distance de la mesure. Rien dans sa première analyse n'avait été corroboré par l'être humain, a qui il avait envoyé les résultats des capteurs d'énergie. Le délai de réponse ayant été dépassé, il avait classé les résultats comme sa programmation lui indiquait de le faire. Il avait ensuite continué l'analyse demandée, en passant à d'autres types de senseurs...

Mais finalement le professionnalisme reprit le pas sur cet excès de beauté créé par ces deux soleils, et à contrecoeur chacun sur la passerelle détacha les yeux de l'écran et reprit ses premières occupations.
Sur l'injonction du commandant Björg, le personnel de la passerelle reprit finalement l'étude des trois planètes restantes.

- Okay Jones, lâcha le commandant Björg, rompant le silence d'extase de l'équipage. Programmez l'envoi de trois sondes standards. Après avoir manoeuvré sur certains boutons de son pupitre, et entré quelques données sur son clavier de terminal, le nommé Jones se retourna vers l'endroit où se tenait le commandant.
- Paré pour l'envoi des sondes, Commandant, ... maintenant.
Après un moment de réflexion, le commandant Björg finit par acquiescer:
- Alors, allez-y lieutenant.
Le lieutenant Jones se retournant vers un de ses écrans, annonça :
- Sonde I larguée, point d'impact dans 37 secondes.
...Sonde II larguée, point d'impact dans 154 secondes.
...Sonde III larguée, point d'impact dans 346 secondes...
L'ordinateur égrenait les secondes, sur l'écran du terminal. Depuis que le commandant avait repris les rênes du commandement, l'activité fébrile avait repris son cours sur le pont de la passerelle, chacun vaquant à ses propres occupations.
Finalement la sonde I pénétra dans l'atmosphère, et envoya les premières données vers l'appareil. Celles-ci concernaient l'atmosphère, la composition, le poids, le diamètre, la présence de vie végétale ou animale.
Les résultats s'affichèrent enfin sur l'écran géant du vaisseau:
Planète de type C4
Selon les attributs humains: IMPROPRE A LA VIE

Les autres données sur la planète défilèrent, mais l'espoir d'y établir une base en circuit ouvert avait déjà quitté les membres de l'équipage sur la passerelle le compte à rebours de la seconde sonde venait de passer le seuil des 30 dernières secondes. Le vaisseau continuait de se rapprocher du centre du système. Il venait d'ailleurs de dépasser la 5éme planète. Chacun sur la passerelle cachait ses sentiments aux autres, mais tous espéraient que la suivante serait la bonne. Que n'auraient-ils donnés pour pouvoir s'installer dans ce merveilleux système. Un petit blip sur l'écran annonça l'arrivée de la sonde II:
Planète de type A1
selon les attributs humains:VIABLE
je répète VIABLE.
Seul l'ordinateur resta stoïque à l'annonce de ses nouvelles. Toute la passerelle était en proie à une joie indicible. Tous ces baroudeurs de l'espace ne purent contenir leurs émotions refoulées et ils se congratulaient à perdre haleine. Même ceux qui continuaient d'observer les données fournies par l'ordinateur, le faisaient dans un état de surexcitation qui sied mal sur la passerelle d'un vaisseau. Toutes les données le confirmaient. Même les plus sceptiques, ceux qui continuaient d'interroger l'ordinateur afin de trouver la faille, ne purent que confirmer le dernier message de l'ordinateur:

PLANETE A1 IDENTIQUE A 3% PRES DE LA PLANETE MERE...

Finalement, sans attendre le résultat de la troisième sonde, le commandant annonça :

- Lieutenant Mach. Il s'agissait du préposé à la propulsion sur la passerelle. Dirigez nous sur une orbite stable de la planète III. Celui-ci, un sourire aux lèvres, répondit:
- Sans problèmes, commandant...

Et c'est à ce moment là que le problème survint.

Durant plusieurs secondes personne sur la passerelle ne sût ce qui se passait. L'ordinateur, par l'intermédiaire de l'écran géant et des amplificateurs sonores, venait de déclencher une alerte générale. Le message, plutôt succinct, qui s'afficha sur l'écran, augmenta encore le degré de panique de l'équipage:

PROBLEME DE TYPE ENERGETIQUE PREVU DANS 46 SEC ...45 SEC ...44 SEC... 43 SEC...
Tous les membres de l'équipage affiliés à la propulsion du vaisseau, interrogèrent l'ordinateur pour savoir d'où pourrait provenir la panne annoncée. La seule indication qu'ils purent obtenir est que cela avait un rapport avec les données enregistrées dans le fichier SCAN.234.
Les ordres fusaient sur la passerelle:
- Jones, trouvez moi ce fichier!, hurla le commandant.
Tous les claviers de la passerelle étaient en train de crépiter sous les doigts des membres de l'équipage.
Jusqu'à ce que Janeson se mette à crier:
- Je l'ais, commandant, je l'ais! Fébrilement il envoya le contenu du fichier vers l'écran géant. Et tout ce que l'ordinateur avait enregistré sur la bande noire apparut. Le chiffre indiquant le compte à rebours annonçait qu'il restait 15 sec.
Le temps que chacun, sur la passerelle, comprenne ce qu'impliquait le fichier, il en restait 10.
- Jones, dites nous où ce trouve cette maudite ligne !! se mit à hurler le commandant.
- Devant nous, commandant, devant nous!! on fonce droit dessus!
Le commandant se tourna vers les pupitres de la propulsion:
- Braquez, Mach, Braquez!!!
- Impossible commandant, on a pas le temps!
- Alors arrêtez tout!, lâcha le commandant , mettez en panne toutes les machines de bords!!
Jamais Mach n'eut le temps d'atteindre son clavier. L'appareil venait de pénétrer dans la bande noire. Et comme la passerelle se trouvait en avant de l'appareil, ils furent les premiers touchés. Le sol se déroba sous les pieds de ceux qui se trouvaient debout. Certains furent même envoyés contre les murs ou contre leur pupitre, leur écran.
Au fur et à mesure que le vaisseau passait la ligne noire, son énergie était pompée, ou plutôt annihilée.
Les commandes restaient bloquées sous les doigts des membres de l'équipage. Tous les terminaux venaient de s'éteindre.

Les uns après les autres les hommes encore en état de le faire annonçaient les pannes de leur poste respectif:
- Panne électrique sur tout l'avant! se propage sur l'arrière!
- Communication avec l'arrière, impossible!
- Panne hydraulique au niveau des portes et des sas!
Les vibrations quittèrent la passerelle, mais continuèrent de se propager vers l'arrière, vers le moteur, vers le générateur.
Dans quelques instants le vaisseau ne serait plus qu'une coquille vide, dérivant dans l'espace.
Avant les moteurs, ce seraient les colons qui s'éteindront, les uns après les autres, leurs systèmes de survie se mettant en panne, faute d'énergie.
5000 êtres humains qui mourront sans le savoir. Sans savoir ce qui a pu leur arriver.

Sur la passerelle, certains avaient déjà fait cette déduction, mais leur instinct de survie les empêchaient de s'appesantir sur le sujet. Tous sentaient la vibration s'éloigner vers l'arrière du bâtiment. Le moment fatidique arrivait. Le vaisseau allait peut-être résister à la dépression, qui allait se créer dans le coeur du générateur. Ou au contraire l'absorption de l'énergie de celui-ci par la bande noire pourrait très bien créer un néant au centre du générateur. Ce néant aspirerait tout bonnement ce qui l'entourait, c'est-à-dire le vaisseau. En théorie cela devrait créer un minuscule trou noir qui devrait se résorber sur lui-même.
Le silence était tombé sur la passerelle. Tous écoutaient l'onde sonore, provoquée par l'électricité pompée, se diriger lentement vers leur propre mort. Dévorant l'énergie de survie des colons, celle-ci se frayait son chemin vers le moteur.
Puis bizarrement, le bourdonnement ralentit.
Tout le monde se regarda sur la passerelle. Quelque chose n'allait pas. Le bourdonnement aurait du continuer, et même s'amplifier en arrivant sur le générateur. En pompant l'énergie du générateur, l'onde sonore aurait du gagner en vibration. Or quelque chose paraissait ralentir la bande noire.
Puis brusquement le bourdonnement s'amplifia. Le générateur commençait à être pompé. Doucement mais sûrement la ligne noire continuait son travail de mort. Quand soudain ...

L'onde diminua d'intensité.

- Commandant, mais qu'est-ce qui se passe? chuchota Janeson, pelotonné derrière son pupitre.
- Ta gueule, lâcha Jones sur un ton hargneux. Merde c'est à cause de toi qu'on est dans cette ...
- CCChhut, taisez vous les gars. Je ... Je crois qu'elle revient par ici, finit par dire le commandant Björg dans un souffle.
En effet la bande noire semblait revenir vers la passerelle. Mais ce qui arrivait été tout autre. C'est en fait la passerelle, ou plutôt le vaisseau qui reculait vers la ligne d'éclipse.
Car en fait au moment de l'impact la bande noire et le vaisseau se dirigeait dans la même direction, à peu près à la même vitesse. Mais maintenant le vaisseau a ralentit à cause de sa déperdition d'énergie, alors que la ligne se déplace toujours à vitesse constante. C'est cela qui semble produire ce phénomène de retour de la bande.

- Accrochez-vous les gars, ca risque de secouer fort!! ordonna le commandant. Lui-même en train de se rasseoir sur un fauteuil et de sangler sa ceinture.
Puis la bande repassa sur la passerelle, pompant les dernières bribes d'électricité résiduelles. Sans toutefois faire autant de dégâts que la première fois, la vibration secoua les passagers de la passerelle. Puis elle quitta le vaisseau sur l'avant. Les membres de l'équipage se félicitèrent d'être encore vivants, malgré quelques contusions et coupures.
Jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que tout le monde n'avait pas eu cette chance. Le lieutenant Mach ne sourirait plus jamais à son commandant. Son corps, sans vie, restait coinçait entre son pupitre et un panneau de commande qui s'était arraché du mur. Sa main droite crispée sur les touches du clavier, tentait d'entrer un ultime message.

Mais personne sur la passerelle n'eut le temps de s'apitoyer, car le vaisseau en perdition demandait l'attention de tout l'équipage. L'un après l'autre plusieurs terminaux se rallumèrent. Une lueur d'espoir renaissait parmi les membres de l'équipage; Toute l'énergie n'avait pas été pompée par la bande négative.
- Jones, tentez de rétablir le contact avec l'arrière! Vite!
- Janeson! Jennings! Narsen! rapport des dégâts ! Potentiel d'énergie restante!
- Roberts! Martin! dégagez Mach et prenez sa place!
Les ordres fusaient sur la passerelle. Et chacun obéissait comme un automate. Personne ne voulait prendre conscience de la situation désespérante dans laquelle il se trouvait. Personne n'aurait pu tenir le choc.

Le vaisseau, privé de la majorité de son énergie dérivait à moitié dans l'espace. Le champs gravifique de la troisième planète commençait à se faire sentir sur la coque du vaisseau. celui-ci était irrésistiblement attiré vers la masse gigantesque de la planète. - Commandant, j'ai établis le contact avec l'arrière! ...
Oh non!, Jones se retourna et lâcha d'une voix étranglée par l'émotion:
- Com...commandant, res...reste 17 survivants, le...le générateur prin...principal a implo...sé.

Même si la fin de la phrase se termina en murmure, tout le monde sur la passerelle l'entendit. Le décompte n'était pas difficile, 17 à l'arrière plus 11 à l'avant. 21 personnes estimées de tout l'équipage avaient tout bonnement été volatilisées. elles n'auraient jamais aucune funérailles. Sans compter les 5000 inconnus.
La mission avait échouée.

- Dégâts, annonça Jennings d'une voie sans émotion, sas 1er pont bloqués, générateur principal HS, système de production d'oxygène HS...
Tout en écoutant le débit de paroles de Jennings, Björg prit l'ultime décision. L'aveu de son échec, purement et simplement. Officiellement rien ne lui serait jamais reproché, mais officieusement... il serait toujours responsable de la mort d'une partie de son équipe. Il se tourna vers l'officier chargé des communications, et lâcha d'une voix blanche:
- Berg!... envoyez un SOS. Dites-leur que nous allons tenter de nous poser sur la troisième planète du système.
Le commandant s'effondra dans son siège, perdu dans ses propres pensées. Quelque chose avait lâché au plus profond de lui-même.

- Commandant! Commandant! l'interpella Jones, on a besoin de vous! Ce dernier, se reprenant, finit par dire d'une voix mystérieusement affûtée :
- OK, on y va!

Et tant bien que mal le vaisseau finit par se diriger vers la planète. Les dernières bribes d'énergie suffisant à peine à freiner le vaisseau dans l'atmosphère oxygénée de la planète.

Le SOS arriva bien à bon port, mais le fait est, que le système que le vaisseau avait ordre de coloniser se trouvait bien loin des bases colonisées. Entre le moment où un vaisseau fut affréter pour le sauvetage et celui où il arriva près du système, il se passa près d'une année standard.
Le contact avait été interrompu dès le moment où l'appareil s'était posé sur la surface de la planète.

Grâce aux données envoyées par le vaisseau en perdition, les sauveteurs purent éviter l'écueil que représentait la ligne d'éclipse. Malgré cela, le temps, qui leur était imparti pour retrouver le vaisseau, recueillir les survivants, et repartir, était très serré. Il disposait au maximum d'un mois. Si passé ce délai les survivants et le matériel n'avaient pas été récupérés, ce deuxième appareil risquait le même type d'avaries que le premier. Et peut-être le même sort.
Quoiqu'il en soit tout fut embarqué selon les délais prévus.
Le seul détail qui clocha, ce fut le nombre de survivants récupérés. Il n'y en eut qu'un seul.
C'est le seul détail qui transpira à travers les communications codées des militaires. Même son nom réussit à demeurer secret jusqu'à l'arrivée du vaisseau sur la planète mère.
Le public finit par s'interroger sur l'identité de l'unique survivant, et du mystère que les militaires faisaient régner autour de lui. Mais ce que ce public ignorait c'est que des mesures spéciales avaient été prises à l'égard du survivant dès lors que la boite noire révéla tous ces secrets. Celui-ci fut enfermé et considéré comme un prisonnier.

On s'étonna à l'arrivée du vaisseau, que la foule ne puisse congratuler le héros. Celui-ci ayant été débarqué en grand secret par l'intermédiaire d'une navette; Et conduit sous bonne escorte dans une base ultra-secrète militaire.

Le plus grand procès de l'histoire de l'humanité venait de commencer. Son principal interprète en était le commandant Wolfgang Björg. Le procès se déroulait à huis clos. Tous les détails de son aventure, enregistrée par la boite noire, ne furent retransmis en intégralité, qu'à une élite. L'horreur de la situation ne pouvait en aucun cas être laissée au jugement de la foule. Ce qu'il avait fait dépassait tout ce qui avait été vu en ce domaine.
Pour bien comprendre cela, il faut revenir en arrière, au moment de l'atterrissage. Tout d'abords le vaisseau, faute d'énergie, ne put choisir le lieu de son naufrage. En fait il n'a jamais atterri. Il a amerrit. Sous plusieurs milliers de mètres, le vaisseau s'est posé sans encombre sur les fonds marins de la planète. La coque, non touchée par la déperdition d'énergie, résista à l'énorme pression. Malheureusement l'énergie sur un vaisseau est à la base de tout: lumière, chauffage, nourriture, oxygène...
Et sans énergie certains problèmes se posent. Certains se règlent bien, d'autres pas.

Le problème de la nourriture se posa... et il fut finalement réglé.

Les juges avaient devant eux, le cas typique de jugement impossible. Aucun être humain ne pourrait juger ce qu'avait fait le commandant Björg; tout d'abord parce qu'il existait trop peu d'antécédents sur le sujet et parce qu'ensuite jamais ces précédents n'avaient été aussi loin.
Jamais pour survivre des hommes n'avaient du tuer leur prochain pour subsister. Jamais la loi du plus fort ne s'était exercée jusqu'à ce niveau. Cette limite, Björg l'avait franchie. Il avait à répondre, devant la loi des hommes, du meurtre au plus haut degré de 27 personnes.
A l'heure du jugement, il y avait premièrement cet homme qui avait enduré d'énormes souffrances pour survivre, et deuxièmement celui qu'il était devenu: un paria, un prédateur pour l'homme. D'autant plus que les conditions, dans lesquelles on l'avait retrouvé, éclairaient une autre facette du problème. En effet avant que l'on puisse le retrouver, il avait déjà tuer un de ses sauveteurs, dans le même but que les 27 autres. L'incident s'était presque reproduit pendant le retour, sur le vaisseau. Le témoignage de l'homme attaqué paraît des plus étranges. Il dit avoir été pratiquement hypnotisé, comme un serpent le fait avec sa proie dans le but de la calmer et de la préparer à la mort. Selon les dires de l'homme d'équipage qui serait intervenu: " Si je n'étais pas arrivé à ce moment-là, je crois bien que Masterson se serait laissé tuer ". Ce que ces faits semblent indiquer, c'est que non seulement le commandant Björg a déjà tuer, mais en plus il est prêt à recommencer.
Il y a pris goût.

En fonction de toutes ces données le jugement fut rendu. Il n'était absolument pas question, ni de l'acquitter, ni de le libérer. Les familles des victimes auraient tenté de le tuer. Et avant cela, la foule l'auraient mis en pièce, car la cause du procès avait été rendue publique, à cause des lois en vigueur. Il n'était pas non plus question de l'enfermer. D'abords parce que ses actes avaient été dictés par son instinct de conservation et non par sa conscience, et ensuite parce que les mêmes problèmes qu'avec la foule était à craindre si on le mettait dans une prison.
L'unique solution, qui restait aux juges, était l'exil.

- Commandant, en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je vous condamne à un bannissement total de notre race. La décision a été prise à l'unanimité.
Le commandant, campé sur ses deux solides jambes, attendait. Son regard affûté faisait le tour de la salle, jaugeant automatiquement chaque membre du jury. Personne ne pouvait maintenir son regard. Toute trace d'humanité avait disparue en lui, ou plutôt le vernis superficiel de la civilisation n'existait plus. Il ne restait que la bête fauve.

- Ayant à coeur vos préoccupations, nos spécialistes vous ont choisi un monde sur mesure. Un monde qui vous ressemblera. Un peu d'ironie transparaissait dans la voix du juge.
- Toutes les coordonnées de celui-ci ont été enregistrées sur les bandes de données d'un vaisseau. Aucune trace de notre race n'y figure. De plus vous serez placé en hibernation, jusqu'à ce que vous arriviez à proximité du système cible. Cela dans le cas où il vous prendrait l'envie de revenir par ici...
- AH AAH AAAAH AAAAAH, lâcha Björg d'un rire cinglant, n'ayez crainte, je tiens trop à la vie... au cas où vous ne l'auriez pas remarqué...

Espace...
Le vaisseau continue de foncer à travers les galaxies...
Et soudain la voix retentit, de chaque particule du vaisseau:
- Vous approchez de la fin de son rêve. Un rêve bizarre, non? mais il semblerait que sa destination finale se rapproche, car n'est-ce pas le sifflement de l'appareil cardiaque qui s'accélère, que vous entendez? N'est-ce pas sa main qui aurait bougé ? Oui il se réveille, lentement, mais ...sûrement.

Installé dans le siège de pilotage, Björg manipule quelques boutons afin de corriger sa trajectoire.
La planète sur laquelle il va atterrir vient d'apparaître sur l'écran. Elle ne paie pas de mine, mais c'est mieux que rien. La seule chose qui l'intéresse vraiment, c'est les barbares qui la peuple. Un monde où il pourra enfin rencontrer ses pareils. Un peuple qu'il pourra facilement écraser grâce à sa puissance.
Un rictus de fauve défigure lentement son visage.

D'après les données enregistrées dans l'ordinateur, ces barbares auraient appelé leur planète, la Terre.



par Nicolas POIZOT (SLOAN)