Un homme presque parfait


par Frédéric HUTEAU


Samedi 26 octobre 1990

Ca va faire maintenant 3 ans que je "vis avec lui" et je n'arrive toujours pas à le comprendre.
Ce n'est pas un excentrique, au contraire, il est si normal que l'étrangeté de son comportement passe souvent inaperçu. J'étais tombée amoureuse d'un jeune étudiant en droit aux yeux brillants de malice et je vis désormais avec un homme que je ne connais pas. C'est devenu un brillant avocat dont le charisme charme tout le monde, y compris les tribunaux, mais ses yeux se sont éteints.
Bien qu'il soit toujours gentil avec moi, sa tendresse a disparue. Il m'aime toujours mais ne le montre plus.

J'ai l'impression de vivre avec une œuvre d'art : c'est beau mais inutile.

Ses absences sont de plus en plus fréquentes, il ne répond plus à mes questions, ne me parle plus de son travail, de ses collègues, plus de rien...
Depuis qu'il a acheté son studio, il ne vient presque plus me voir. Il mange et dors là bas... je ne sais plus vivre car je ne peux le suivre dans ses songes, ni vivre les miens en étant seule.

Dans son studio, il a installé un labo photo mais je n'ai jamais vu une seule de ses créations. Je ne sais absolument pas ce qu'il y fait. Je reste la plupart du temps seule à attendre et attendre... à l'attendre... durant toutes ces nuits, tous ces instants qui me paraissent être une vie.

Lundi 25 Novembre 1990

Depuis un mois j'essaie de me convaincre d'agir mais une partie de moi même me l'interdit. Comment continuer à aimer un inconnu, une ombre ? Le seul moyen de m'échapper de son attraction est de découvrir son secret : il faut que je pénètre dans son studio.

Lundi 25 Novembre 1990, un peu plus tard dans la nuit

Je ne peux trouver le sommeil. La culpabilité et la curiosité me rongent l'âme tour à tour. Je dois prendre une décision.

Mercredi 27 Novembre 1990

Il n'est pas là ce soir, il est parti plaider sur Paris, le studio est vide... j'y vais.

Mercredi 27 Novembre 1990, tard dans la nuit

Il me faut de l'aide, il lui faut de l'aide...
Au cas où j'échouerais, je consigne ici les phénomènes dont j'ai été témoin ce soir... chez lui.
Son studio est normal, il possède un appareil pour tirer les négatifs, des bacs de produits à l'odeur agressive. Les murs du fond face à l'entrée sont tapissés de miroirs... lorsque l'on y approche, on a l'impression d'y être découpé en morceaux. Au centre du mur, comme un roi sur son trône, s'étale un immense miroir qui ne provoque aucun autre reflet que celui de la porte.

Je me suis approchée de la surface à un tel point que mon nez pouvait sentir la fraîcheur du verre.
Après quelques instants, je remarquais des ridules à sa surface comme lorsqu'un enfant jette des cailloux dans une mare. Les ondulations de l'eau étaient fascinantes... tellement fascinantes. A présent je sentais un air frais sur mon visage et j'entendais des enfants chanter. Je souhaitais détourner mon regard de ce miroir, mais mon esprit me disait le contraire.

La musique ne cessait de s'amplifier et je me sentais emportée par son rythme. Je me suis vue petite fille devant la ferme de mes grands parents où je jouais avec mes amies à la ronde, au bord de la mare. A la fin de la ronde, mon pied glissa et je tombai dans l'eau. Je ne ressenti aucune sensation d'humidité mais eut bien l'impression de la vitesse avec laquelle je chutai.
La vision de mon corps brisé au fond du gouffre accentua ma peur. Lorsque je me mis à crier, je sentis mon âme quitter mon corps.

Soudain je vis l'être de mon existence. Il n'était pas affreux comme je m'y serais attendu.
C'était un vieil homme fumant une longue cigarette, assis sur un tapis. Elle brûlait sans se consumer et la fumée loin de s'élever semblait être directement aspirée par lui.

Il leva lentement ses yeux vers moi et me souris. "Tu es à moi" me dit-il.
Alors je compris que cet être se nourrissait de moi, de mes souvenirs, de mes joies et de mes craintes. Il se nourrissait de moi comme il s'était déjà nourrit de lui. Alors dans un effort désespéré je réussi à m'arracher de lui et me retrouva assise au centre du studio.

J'ai peur d'oublier cette expérience et c'est pourquoi je l'ai écrite ici. Je pense pouvoir l'aider à se débarrasser de cet être maléfique, il le faut pour le salut de son âme. C'est la seule solution pour que je retrouve mon amour.

Jeudi 28 Novembre 1990

Il aurait du arriver depuis plusieurs heures déjà. La cour de Paris m'a assurée qu'il avait quitté le tribunal à l'heure. Je pense qu'il est retourné à ce maudit studio ; il se peut même que le vieil homme ne le laisse pas ressortir de son monde cette fois ci.

J'ai une idée : si mon esprit à été assez fort pour me détacher de l'influence du miroir, je pense qu'en faisant des portraits de moi je décuplerais mon pouvoir. Ne dit on pas qu'un portrait est réussi s'il parvient à piéger l'âme du sujet ? Et ainsi je pourrais le ramener avec moi.

Jeudi 28 Novembre , 2 heures plus tard

Me voilà devant le miroir, armée d'une dizaine de polaroïdes de moi. Je commence à le regarder. Les ridules apparaissent et je commence à tomber. Pendant ma chute je lâche mes photos, reliées à mes poignets, elles flottent autour de moi comme une barrière magique.
Je sens que mon esprit m'abandonne, la fumée apparaît. Elle tombe de plus en plus vite. Le vieil homme assis au fond se distingue de mieux en mieux, son tapis, sa longue cigarette, sa chevelure... Voilà qu'il tourne son visage dans ma direction, il me sourit. Ce n'est pas le vieil homme, mais lui...

Il me regardait de ses grands yeux qui avaient enfin retrouvé leur éclat, mais ce n'était plus de la malice que j'y lisais désormais, mais une cruauté sans limite.......
Par Frédérick HUTEAU (ZEFRED)
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