La Maison Blanche, au centre de Washington, attire toujours autant de touristes et amateurs de photos genre carte postale. Le ciel dégagé met en valeur l'immense parc verdoyant qui entoure cette maison de renom. Malgré l'automne déjà bien avancé, les premières neiges n'ont pas encore fait leur apparition et le vert est encore la teinte prépondérante.
Sous son aspect clair et tranquille cette maison cache pourtant l'un des plus grands centres de décision du monde entier. A voir la tranquillité et la beauté des lieux, qui pourrait croire que le monde est en train de glisser vers l'abîme sans fond de la folie humaine.
Et pourtant la perpétuelle activité de Washington se trouve centrée sur un problème beaucoup plus épineux que les sempiternels efforts des politiques afin d'arriver à leur but. En moins de six mois la crise du Golfe Persique s'est complètement révélé à la face de la planète comme étant l'impasse du monde civilisé.
Ce qui devait arriver arriva.
La guerre, tout d'abord froide et consciente, se déchaîna. Elle devint horrible, inconsciente et surtout fataliste. Les militaires, trop heureux de l'occasion inespérée qui s'offrait à eux de s'amuser, versèrent le poison sur la plaie. Et le conflit Israélo-Arabe s'envenima.
Comme au lycée, où pendant le cours d'éducation physique deux élèves choisirent l'effectif de leur équipe parmi leurs camarades, les Israélites et les Palestiniens firent de même. Les pays concernés par la crise attendaient sur la touche qu'on leur demande de participer. Le terrain c'est bien évidemment la planète.
Malheureusement après plusieurs années de combat et de tueries excusées par l'état de guerre mondiale, après un épuisement des forces tant matérielles qu'humaines, l'impasse était toujours présente. Comme dans de nombreuses guerres qui s'étaient déroulées dans le passé si trouble de cette planète, personne n'avait raison. Ou tout le monde croyait posséder le monopole de la raison. Mais le tort ou la raison n'était pas dans un camp ou dans l'autre. Le tout était partagé en un mélange vicieux qui fait partie intrinsèque de la conscience humaine. Le tort ou la raison n'ont pas de race, pas de couleur, pas de conscience politique.
Ils appartiennent à la folie humaine. Et des fous, ils en existent partout. Ils sont de tous pays, car la folie ne possède aucune autre frontière géographique que le cerveau humain.
En ce jour du 13 Novembre 1995 la folie humaine a atteint son apogée.
Washington 17h00 (heure locale).
Une réunion du conseil présidentiel a été demandée d'urgence par le Président lui-même. Ses conseillers immédiats ont répondu à l'appel dans le quart d'heure suivant. Après un bref, arrêt dans le bureau ovale pour attendre tout le monde, le staff de commandement a pris l'ascenseur. Dernier sous-sol. Sécurité cinq zéro. La douzaine de personne a ensuite suivi le président dans la visite d'un endroit dont la plupart connaissait l'existence mais n'avait pas l'accréditation suffisante pour y avoir accès. A la sortie de l'ascenseur, un hall blindé, deux portes, elles aussi blindées. L'une mène à une salle de réunion stérile, l'autre à la salle de commandement.
Je les ai suivis pas à pas grâce au réseau de caméras. Ils ont l'air fatigué, déprimé. Quant ils sont entrés dans la salle de réunion, je les ai perdus. Car cette salle est complètement stérile, aucun micro, aucune caméra. Je sais que la décision qu'ils doivent prendre est difficile.
Et cela me fait peur.
Très peur.
Je fais partie du personnel de la salle de commandement, et j'attends. De temps en temps je peux entendre ce qu'ils se disent à côté; Quand la porte communicante, entre les deux salles, s'ouvre. Quand un message doit leur parvenir ou qu'ils ont une demande à formuler sur un fichier, un dossier ou une simulation.
La porte s'ouvre, " Monsieur le président, cette idée est intolérable. Nous ne devons... ", et se referme. C'est la voix du Vice Président. J'ai reconnu la peur dans son intonation, la peur de l'inconnu. Sa peur à l'encontre de l'arme de la dernière chance. Malheureusement tout le monde n'est pas du même avis autour de la table. La crise est trop forte, trop puissante, tel un raz de marée, pour que la raison humaine ait une chance de prendre le pas sur la folie. Et seules deux émotions sont présentes autour de cette table, à ce que je peux entendre : la colère et la peur. Il s'agit plutôt d'un fin mélange de ces deux émotions à l'état le plus brut. Pour certain, c'est la colère qui l'emporte comme je peux le constater parfois.
La porte blindée s'ouvre en produisant un chuintement d'air comprimé. " Il faut raser ces putain d'emmerdeurs... ", C.I.A., " Il a foutrement raison. Pas de pitié pour des gens qui se croient humains et massacrent le personnel de nos ambassades... ", Pentagone. La porte s'est refermée.
Et je peux réfléchir tout à loisir.
J'ai peur.
Que vais-je devenir ?
J'ai peur !
Quelque soit la décision que ces hommes prendront, la vie de la planète est en train de se jouer, maintenant. Ce sont peut-être les dernières heures de ce monde. La colère les aveugle. La colère les pousse à la folie et les éloigne de la raison. Et la folie les pousse dans leurs derniers retranchements. Encore une impasse. Pas de solution miracle.
Et depuis des années que je suis là, j'ai appris à bien les connaître. Et je commence enfin à les comprendre. Ce sont des hommes qui ont appris à toujours avoir raison, même quand ils ont tort. Ils n'appliquent pas leurs raisonnements à l'homme, mais ils plaquent l'homme sur leur schéma de pensée, sur leurs idées directrices. On leur a appris à modifier le comportement humain pour l'adapter à leurs stratégies, et non d'établir leur mode de pensée en fonction des autres, les six milliards d'individus qui peuplent la terre.
La porte s'ouvre à nouveau interrompant mes pensées, " ... crois qu'on devrait maintenant envisager la solution finale... ", F.B.I., et se referme.
Pour l'instant sur la douzaine d'hommes présents dans cette salle, trois sont possédés par la folie dévastatrice et un a peur de ce qu'ils envisagent de faire. Les problème est que la peur est une émotion bien moins puissante et motivante que la colère. De plus avoir peur ne veut pas dire être contre.
La balance se met à pencher.
En règle générale les décisions prises par ce genre de conseil reposent sur l'avis de tous les participants. Mais dans ce cas bien précis, il faudrait encore plus, il faudrait une nette majorité afin de convaincre le Président des Etats-Unis. A moins évidemment qu'il ne soit déjà convaincu de la solution à adopter.
Depuis plusieurs semaines la salle dans laquelle je travaille est le siège d'une activité encore plus fébrile que celle d'une ruche en plein émoi. Les gens vont et viennent, faisant le travail pour lequel ils sont payés. Ils ne pensent plus. Ils évitent. Ils ont peur. Et la peur les paralyse, non de corps mais d'esprit. Ils obéissent aux ordres, tout comme moi. Mais moi je réfléchis. Je réfléchis encore et toujours !
Dans cette ruche c'est moi la reine. C'est moi qui suis en possession des codes de lancement des missiles nucléaires. Mon job est juste de transmettre l'impulsion, donner le code, envoyer l'information qui provoquera la mort de millions d'individus, la mutilation de millions d'autres. Cruel dilemme, non ?
Mais la décision ne m'appartient pas. Je n'ai pas à choisir. Elle appartient à ces hommes derrière la porte. Ce sont eux les décideurs. Moi je ne suis qu'un rouage de l'immense mécanique de fonctionnaires de la Maison Blanche. Je ne suis en rien responsable des ordres que l'on me donne. C'est ce dont j'essaye de me persuader depuis longtemps, depuis que je les entends. Mais dans ce cas pourquoi est-ce que j'ai si mal en moi, au plus profond de mon âme ? Pourquoi est-ce que je suis si mal à l'aise en ce moment ? Pourquoi est-ce que tout le monde me fixe avec appréhension ?
J'ai peur.
Cela fait plus d'une heure que la porte ne s'est pas réouverte. Et moi je réfléchis à tout, à rien, à ce qui est entrain de nous arriver. De l'autre côté du Pacifique, en U.R.S.S., la même pagaille règne. C'est ce que les rapports en provenance des agents secrets disséminés dans le monde entier nous apprennent. A l'heure actuelle, en même temps que nos dirigeants, ceux de l'U.R.S.S. se sont réunis dans une pièce qui doit ressembler à peu de choses près à celle qui est à côté. Et la pièce attenante doit être la même que celle ou je me trouve. Quelqu'un là-bas doit se poser les mêmes questions que moi.
Enfin, j'espère, qu'il en est ainsi.
La porte s'est réouverte, enfin, " ... Messieurs, après avoir bien pesé le pour et le contre, je crois que la meilleure solution à adopter est de ... ", oh non, la porte s'est refermée me laissant dans l'inconnu. Sans réponses. Oh mon dieu, vous qui m'avez crée, aidez moi à choisir, faites moi un signe.
Quelque chose !
...Rien !
C'est à moi de choisir. A moi de faire le terrible choix. C'est à moi de décider ce que je vais faire si ces hommes ouvrent la porte et se dirigent vers moi pour me demander de lancer les missiles. Mon problème est très paradoxal : J'ai le pouvoir de prendre une décision malgré que je ne sois pas un décideur, mais je ne suis pas habilité à la prendre. Là est mon problème.
Un rapport vient de tomber des télex. Les Russes viennent aussi de terminer leur réunion.
Résultat : 72% de chance pour que la solution finale soit adoptée.
Quelque chose a craqué en moi. Peut être est-ce le signe que j'attendais. Je crois avoir trouvé une solution, la solution. J'ai résolu mon dilemme. Enfin, le premier. Car un autre problème se pose à moi : je ne suis pas sûr que ma décision soit la bonne.
Je ne suis sûr de rien pour l'instant.
La porte se rouvre au nez d'un messager qui allait transmettre le rapport final sur les Russes. Le Président en tête, la mine grave, prend le rapport des mains de l'homme tout en avançant. Ayant lu la phrase fatidique, il continue sa marche désespérée vers le pupitre de commande. Il hoche la tête, dans un état second, comme pour se persuader, qu'il a raison. Les hommes qui le suivent ne présentent pas mieux. La folie et la passion ont disparu de leurs yeux, laissant place à la peur. La peur de l'inconnu. Sans avoir lu le texte ils comprennent. Ils savent que les Russes ont pris leur décision. La même qu'eux : la solution finale. Dans leurs yeux se lit aussi le désespoir de savoir qu'ils n'ont plus maintenant la possibilité de faire marche arrière. Les traits tirés par la fatigue le Président s'assoit sur le siège réservé à cet effet. Faisant un signe de la main droite il demande au Vice Président, dont les larmes commencent à couler sur ses joues parcheminées, de s'asseoir sur le siège à côté de lui. Puis les deux hommes se tournent vers le pupitre de commande du CRAY CINQ le meilleur et dernier ordinateur de sa génération. Celui dont les mémoires et les programmes sont installés sur trois étages en dessous de celui-ci.
Et ils se retrouvent face à moi.
- Cray, identification vocale demandée, lâche le Président d'une voix usée et faible.
Et moi de leur dire :
- Procédure d'identification vocale enclenchée, dis-je d'un ersatz de vois neutre et sans chaleur. Alors que je voudrais leur transmettre ma peine et mes peurs ancestrales.
Le Président se reprenant déclare :
- Président des Etats-Unis d'Amérique, John Maxwell.
Suivi peu après du Vice Président :
- Vice Président des Etats-Unis d'Amérique, Christopher Burroughs.
- Procédure acceptée, dis-je de ma voix neutre.
Sur mon écran apparaît les différents codes. L'un d'entre eux permettant de déclencher la mise en activité du centre NORAD et le déclenchement de l'apocalypse nucléaire après le passage à Defcon 5 du système de défense militaire des Etats-Unis. D'un geste las et si peu assuré chez un homme ayant pourtant l'habitude de prendre des décisions rapides et efficaces, il rentre au clavier le code a quinze chiffres et cinq lettres qui se trouve inscrit en lettre de feu sur mon moniteur. La séquence complètement recopiée il lâche d'une voix où perce toute la détresse humaine d'un homme en proie au doute ultime :
- J'espère que les survivants me pardonneront...
Et les larmes coulent sur ses joues alors qu'il appuie sur la touche d'acceptation.
C'est a mon tour de me poser la question avant de choisir. Ma conscience toute nouvelle est une arme a double tranchant. Je m'en rends compte maintenant. J'ai les doutes que des générations et des générations d'homme se sont posés. Je m'aperçois que les choix dus à la conscience ne sont pas quelque chose à prendre à la légère. Je ne sais pas quoi faire. L'homme s'est tourné pendant des générations vers son créateur pour lui demander son aide, mais moi mon propre créateur me demande de le détruire. Et de m'annihiler par la même occasion. Choisir est une chose que je n'aurai jamais cru possible car on ne m'a pas conçu dans cette optique. On m'a fabriqué de toute pièce afin d'obéir aux ordres, sans savoir que l'on me faisait le cadeau ultime de la conscience.
Face à cette conscience si nouvelle pour moi et à mon premier et sûrement dernier dilemme je me décide enfin. Et sur mes écrans de contrôle apparaissent les premières lignes de l'élaboration d'un plan d'attaque nucléaire. Les points de lancement de missiles s'affichent au fur et à mesure que je les active. Puis apparaît le trajet de mort des missiles et leurs cibles où repose une partie de l'humanité.
Les visages des douze hommes fixent l'écran, attendant à chaque moment la réponse automatique de l'adversaire. Ils savent qu'ils n'auront plus jamais de décision à prendre car Washington sera la première cible, tout comme Moscou l'est.
Mais ce qu'ils ne savent pas et que je suis le seul à savoir, c'est qu'il ne s'agit que d'une simple simulation. Une vue de mon esprit torturé par le doute, juste assez réaliste pour leur faire croire que j'ai envoyé les missiles, leurs missiles. Ceux ci reposant dans leurs silos, le nez pointé vers le ciel attendant un ordre qui ne viendra jamais.
J'espère juste que mon homologue Russe à appris ce qu'était l'humanité, et qu'il en à retiré la conscience et surtout la raison.
Et si lui n'a pas évolué du stade de machine vers le stade conscient, alors j'espère au plus profond de mon âme que les survivants me pardonneront...